Genèse et Contexte, triptyque 2

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SCUM MANIFESTO : UN CONTEXTE

 

 

 

«  Il y a un moment où il faut sortir les couteaux. C’est juste un fait. Purement technique. Il est hors de question que l’oppresseur aille comprendre de lui-même qu’il opprime, puisque ça ne le fait pas souffrir : mettez-vous à sa place. Ce n’est pas son chemin. Le lui expliquer est sans utilité. L’oppresseur n’entend pas ce que dit son opprimé comme un langage, mais comme un bruit. C’est dans la définition de l’oppression. En particulier les « plaintes » de l’opprimé sont sans effet, car naturelles. Pour l’oppresseur il n’y a pas oppression, forcément, mais un fait de

 

nature. Aussi est-il vain de se poser comme victime : on ne fait par là qu’entériner un fait de nature, que s’inscrire dans le décor planté par l’oppresseur. L’oppresseur qui fait le louable effort d’écouter (libéral, intellectuel) n’entend pas mieux. Car même lorsque les mots sont communs, les connotations sont radicalement différentes. C’est ainsi que de nombreux mots ont pour l’oppresseur une connotation jouissance, et pour l’opprimé une connotation souffrance. Ou divertissement corvée. Ou : loisir travail. Etc. Allez donc causer sur ces bases…

 

C’est ainsi que la générale relation de l’oppresseur qui a écouté son opprimé est en gros : mais de quoi diable se plaint-il ?

 

Tout ça est épatant.

 

Au niveau de l’explication, c’est tout à fait sans espoir. Quand l’opprimé se rend compte de ça, il sort les couteaux. Là on comprend qu’il y a quelque chose qui ne va pas. Pas avant.

 

Le couteau est la seule façon de se définir comme opprimé, la seule communication audible. Peu importent le caractère, la personnalité, les mobiles actuels de l’opprimé. C’est le premier pas réel hors du cercle.

 

C’est nécessaire. »

 

Christiane Rochefort, préface de l’édition de SCUM manifesto

 

 

Pendant longtemps on a considéré que le sexe féminin était un « moindre mâle ». Le corps était unisexe, en quelque sorte, l’être humain étant homme, et la femme à côté, « dérivé », « copie », « côte d’Adam »…

 

 

La mise en place de la domination fondée sur l’idée de nature – l’idée d’une femme, naturellement inférieure à l’homme et naturellement assignée à des tâches qui lui sont propre - à couru tout au long des siècles, et a été consacrée par Rousseau au XVIIIème siècle.  C’est un des paramètres de l’école des filles.

 

 

Elisabeth Badinter dit très justement que nous devons à Rousseau et à L’Émile l’enfouissement de la réflexion sur l’égalité entre les hommes et les femmes.

 

 

Il a fallu beaucoup de temps pour biologiquement reconnaître que le sexe féminin n’était pas un avatar du sexe masculin.

 

 

 

« Femme est-il à homme ce que nature est à culture ? » Sherry Ortner, 1974

 

 

La révolution sexuelle des années 60-70 en France et aux Etats-Unis voit le développement des mouvements féministes en tous genre.

 

Au féminisme différencialiste, qui postule la différence de nature entre le masculin et le féminin – il existerait une « essence féminine » qui justifierait des différences de traitement entre les sexes – s’oppose le féminisme égalitariste  ou universaliste, considérant tous les êtres humains égaux indépendamment des différences physiques. Les universitaires américaines récusent le rapprochement femme – nature (fondée sur l’image de la femme reproductrice) qui conduirait à placer les hommes du côté de la culture. S ’appuyant sur les travaux de Claude Lévi Strauss, la sociologue Anne Oakley situe l’opposition nature / culture non plus entre l’homme et la femme mais au niveau des concepts de « sexe », biologique, et de « genre », culturel.

 

 

 

L’idée de « genre », émergée au début des années 50, pour analyser chez certaines personnes la séparation entre corps et identité, oppose le masculin au féminin là ou le « sexe » oppose homme (mâle) et femme (femelle). Découle de cette séparation corps / identité l’idée qu’il n’existe pas de réelle correspondance réelle entre le genre et le sexe.

 

 

Dans les années 70, la sociologue Christine Delphy centre sa réflexion sur l’oppression comme construction sociale, considérant que la masculinité et la féminité n’expliquent pas la hiérarchie et la domination, comme le sexe n’explique pas le genre. Elle inverse donc la problématique initiale. L’institution sociale de la hiérarchie devient un principe premier dont découle la constitution de groupes d’hommes et de femmes différenciés, de même que le genre donne son sens à la caractéristique physique du sexe (qui en soi ne recèle aucun sens – certains animaux ou végétaux changent de sexe ou ont les deux sexes sans que cela n’ait de sens particulier -).

 

 

Le sexe, biologique, devient sous l’effet du genre, aussi culturel que le genre.

 

 

Tout cela a ouvert un champ dans l’expérimentation et la définition des sexes, de l’identité et  de la sexualité que nous n’avons pas terminé de parcourir : sexualité hétéro- ou homosexuelles, gays, lesbiennes, transsexuels, transgenres, queer La question du rapport à l’autre et au même reste une problématique individuelle, sociale et politique primordiale. La question du clonage vient immédiatement se greffer dessus…

 

                                                                                 

 

Claire Conan-Vrinat , Anne-Laure Lemaire

 

 

 

Note d'intention 

 

D’un point vue artistique, l’idée de confronter Solanas et Houellebecq au travers du filtre plastique de Lidwine Prolonge et de mon propre filtre théâtral, est née de la lecture du texte de Solanas, Scum Manifesto, postfacée par Houellebecq : ce qui saute aux yeux, c’est la dimension surréaliste, le retournement inouï qu’elle propose (« l’homme est une femme manquée »), la haine paroxystique (Houellebecq parle de tendance nazie et il est bel et bien question d’épuration), il s’agit de faire disparaître le genre masculin.

 

Ce qui est fascinant, c’est qu’elle parle comme un prophète.

 

Ce qui est plus fascinant encore c’est que Michel Houellebecq la reconnaît comme prophète. Son personnage principal (dans la possibilité d’une île, mais aussi dans les autres romans), sur lequel vient se superposer l’image d’une sorte de personnage de lui-même, est une incarnation de l’homme dont parle solanas…

 

Son pessimisme valide en quelque sorte la thèse Solanas.

 

C’est pour moi l’envers de l’Ecole des Filles. L’envers de la période dite classique. C’est en tout cas la représentation que je m’en fais. Un rapport positif / négatif. Sans jugement moral. Sans jugement tout court. La encore un prétexte à représenter, à associer…

 

 

Anne-Laure Lemaire

 

 

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