Seule la vue change- titre provisoire note d'intention
Triptyque : « ce mot, qui signifie « trois volets », désigne une composition picturale faite d’une œuvre centrale sur laquelle peuvent se rabattre en volets deux œuvres plus hautes et étroites, dont chacune a comme taille la moitié de la première ; l’ensemble, ouvert, forme un tout. » Etienne Souriau in Vocabulaire d’esthétique.
« Un style, c’est arriver à bégayer dans sa propre langue. C’est difficile parce qu’il faut qu’il y ait nécessité d’un tel bégaiement. Non pas être bègue dans sa parole mais être bègue du langage lui-même. Etre comme étranger dans sa propre langue. Faire une ligne de fuite. » Gilles Deleuze in Dialogues.
Nous voici avec trois spectacles.
Trois spectacles qui se sont chacun laissé exister, respirer, se bâtir presque dans l’oubli des autres.
Mais voilà, ils sont l’un à l’autre reliés par des charnières, ils se replient l’un sur l’autre, ils se reflètent l’un dans l’autre : alors TRIPTYQUE comme on dirait : « Allons ! »
Trois comédiens, une plasticienne, une auteur, une metteur en scène et mille visages et les mille paroles de tous ceux qui se sont ici mis en scène.
La structure formelle engage la structure du sens : trois spectacles et chacun se veut le regard porté sur l’autre, le regard de l’autre porté sur lui, tous se surveillent, s’interpellent, se rejettent : ainsi se créant.
Cette dynamique du regard, matérialisée par des dispositifs techniques (écran, caméra…), provoque le dramaturgique en opérant comme un découpage en feuillets d’une même image, qui est presque une icône, la figure féminine, révélant ainsi par divers angles d’attaque ses différentes facettes.
Cette structure en regards, en écrans, en cachette, en surexposition, développe une ligne de fuite qui porte à sa suite, en dérivant nécessairement, la structure du sens.
Si dans le premier spectacle l’homme a le dessus c’est qu’il prend possession du territoire mais ce territoire conquis qu’il contemple depuis le deuxième spectacle (par l’intermédiaire d’un écran vidéo) lui semble bien vide. Ainsi, il s’évertue à le peupler de sa langue folle et drolatique, à le faire sien en le disant sien, c’est le motif du second spectacle mais la langue n’est plus son monopole : les femmes sont devenues les prophètes et la lutte est grotesque. D’une langue prophétique démesurée d’avoir trop parlé, surgit dans le troisième spectacle une langue utopique, bégayante, « bègue du langage lui-même », et le territoire est perdu, et le Sauvage est étranger en son pays…
Ainsi le triptyque en se dépliant laisse apparaître la figure de la femme et ce rapport de forces : Pouvoir Territoire Langage, qu’elle implique nécessairement en tant qu’être engagé dans le monde.
Cette ligne de fuite ainsi déployée se veut politique par la primordialité qu’elle offre aux questions des agencements territoire – langage et a leur rapport au pouvoir. Exposer ces agencements est l’essence même du théâtre.
Guillaume Conan-Vrinat