pour Amandine

Publié le par nw

 

LE FOND DU PROBLEME:

"Brazzaville. Ce matin, je m'emporte contre le boy. Il n'a pas tenu compte de ce que je lui ai demandé vingt fois : laver à grande eau le sol de ciment, et non pas y tracer, d'un arrosoir artiste, des "huit" incapables de gêner le moindre cancrelat.

Le voici revenu et qui accomplit sa tâche, me regardant craintivement du coin de l'oeil, tout humble. NOn seulement ma colère tombe, mais encore la soumission du noir provoque en moi un malaise, une mauvaise conscience peu soutenables. De cette soumission, je suis l'auteur. Le sentiment d'une faute m'envahit. J'ai rudoyé ce garçon, et, dans mon irritation, je l'ai tutoyé. Jusqu'à présent, je le voussoyais toujours, le traitait avec civilité, lui serrais la main. C'était une façon de protester contre les manières de trop nombreux blancs à l'égard des indigènes, de leur signifier mon indignation. Devant mes congénères, j'affectais un strict respect envers ceux qu'ils jugent inférieurs, sans me soucier des remarques ou des plaisanteries. Or, je me suis conduit comme ils se conduisent, et je m'aperçois qu'il y avait de l'affectation -je l'ai écrit- dans ma conduite. Me voici donc au plus fort d'une crise morale, sans que je sache trouver une solution qui soit sincère et atteigne à l'objectivité.

Certes, il y a le recours aux principes ! J'ai obeï à un mouvement de mépris, je suis coupable, tous ceux qui agissent ainsi dont à condamner. On pourrait s'en tenir à cela, se borner à cette rigueur. Mais elle me semble facile, sinon confortable, dans la mesure où elle exclut une certaine justice. MA violente admonestation avait sa raison d'être : sans elle, l'hygiène de la case était compromise, - et l'hygiène doit être tyrannique dans ces régions. En outre le boy, sa paresse naturelle exceptée, ne pouvait avoir de cette necessité la même idée que moi, voire une idée tout court. Nul moyen de nous entendre, de nou rejoindre. Si je voulais obtenir quelque chose de lui, je devais le forcer, le contraindre, les conseils amicaux s'étant révélés inefficaces. Ne nous y trompons pas, l'incident, à le bien considérer, est d'importance. Il ne s'agit pas d'un petit fait. Il s'agit du fait colonial. Au moins tel qu'il est sensible au coeur.

"on nous interdit l'usage de la garcette. Bon. Et les anciennes méthodes paraissent monstrueuses. Soit. Mais sans la garcette, je connais des tribus entières qui seraient mortes de faim. C'était la seule façon de les obliger à cultiver leur manioc. Croyez-moi, oùj'étais, il n'y en avait pas d'autre." Celui qui me parlait ainsi appartenait à la génération de "vieux" coloniaux. Il avait été administrateur dans tous les secteurs de la forêt, y compris les plus arriérés, les plus hostiles, les plus pénibles. Etait-il ce que nous sommes convenus d'appeler une brute coloniale ? Je ne puis le croire, le juger de la sorte. On lui doit, -construit quasiment de sa propre sueur et presque sans crédit,- un hôpital de brousse. Dans les région où s'exerça son autorité, la trypanosomiase recula, le paludisme aussi. Je n'ai jamais constaté, dans ses propos d'aversion à l'égard des indigènes, il s'en faut. En revanche, j'entends les paroles de quelques jeunes administrateurs, débarqué avec des sentiments incomparablement plus "humains". Elles étaient déjà, ces paroles, désabusées, amères. Et en définitive, plus hostiles aux noirs que celles de son prédecesseur de l'ancienne école.

Devant certains traitements, la fureur vous saisit. A Bangui, j'entre dans un des deux restaurants de la "ville". Un boy se précipite, me conduit à une table. Survient le gérant, un blanc. Il fait pivoter le gamin sur lui même, et vlan vlan, le gifle. "s'pèce de sale con ! depuis l'temps que j'te l'dis, t'sais donc pas que c' te table est r'tenue ?" Le noir se tait. L'autre lui botte le derrière. Je proteste, me lève. Le blanc s'excuse : "Y a pas d'aut' moyen de lui faire comprendre..." Devant ma résolution de quitter l'établisement, il n'insiste pas, hausse les épaules. Je ramasse mes affaires. Le gérant explique le cas aux clients d'une table voisine : "oh, faut pas s' biler. D'ailleurs, il m'a lm'air d'un nouvel arrivé, c' Monsieur. Ca lui passera !"

Le "ça lui passera" du gifleur de Bangui m'obsède, ce matin à Brazzaville. Est-ce que vraiment, "ça m'a passé" ? Non, pourtant, si j'étais ici depuis dix ans, et pas en voyageur, afin d'y gagner mon pain, verrais-je le problème avec d'autres yeux ? Je n'ose me répondre...Hier, madame P. , une assistante me tenait des propos dont je ne saurais contester la sincerité, fondés comme ils étaient sur une expérience généreuse. "J'ai pensé comme vous, ressenti ce que vous ressentez, je m'indignais de ce que je voyais. Au début. Après quoi, ce fut la déception. Les noirs ne répondent pas. Ils sont ingrats. Je n'ai pu me défendre du mépris, moi non plus. Aujourd'hui, je suis indifférente....Mais l'indifférence est peut-être ici la forme de la patience, pour ne pas dire de l'espoir..."

Max-Pol Fouchet, Les Peuples Nus

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Publié dans nw-theatre

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