La Gitane de Zeugma, mosaïque,
musée archéologique de Gaziantep, Turquie
illustration de couverture de Zeugma, mémoire biblique et déluges contemporains,
de Marc-Alain Ouaknin, aux éditions du Seuil
"
Penser vraiment est une forme de risque, de combat.
Il est impossible de penser "
sans contradictions, véhémences, remords, sans cette forme de de fureur indignée d'un buisson ardent qui jette les idées et les émotions les unes contre les autres
dans une exaltation perpétuelle".
J'ai écrit ce livre avec cette conscience toujours claire que "
les idées très fortes débouchent sur des certitudes, et là où il y a des certitudes, l'art est impossible" (Antonio Lobo
Antunès). A ces certitudes je préfère la fragilité, dans laquelle s'inscrit la littérature,
"ce très fragile langage que les hommes disposent entre la violence de la question et le silence
de la réponse".
La littérature est une tâche ardue,
"car ce n'est pas de répondre qui est difficile, c'est de questionner, c'est parler en questionnant"(Roland Bartnes).
*
Je me souviens de mes lectures de Bachelard; qui insiste toujours pour dire que l'enfant nait avec un cerveau inachevé, et non pas avec un cerveau inoccupé. L'esprit suit une maturation qui
ne conduit pas nécessairement à un cerveau "achevé", mais à un cerveau toujours ouvert à d'autres transformations et d'autres maturations.
Je pense à la Huitième Elégie de Duino où Rilke écrit :
De tous ses yeux la créature voit
l'Ouvert. Seuls nos yeux sont
comme à rebours, posés tout autour d'elle
ainsi que des pièges, cernat sa libre issue.
Ce qui est au dehors, nous le savons seulement
par la face animale ; car le jeune enfant déjà
nous le ployons et contraignons pour qu'il voie en deça
ce qui a figure et non l'Ouvert...
Au commencement tout est "Ouvert", flux, dynamique, libre. La créature sent, palpe, respire, existe pleinement, elle est !
Mais dès que les yeux se fixent et deviennnent "regard", le monde prend forme. L'Ouvert soudain se fige, il devient "monde". Même sans intention de mainmise, simplement en prenant acte de ce qu'il
rejoint, le regard arrête, donne contour, déjà fixe l'apparence offerte.
Le regard vers le monde constitue le monde, mais en même temps le voile et l'occulte.
De même l'enfant : nous le ralmenons par force vers l'en -deça, vers ce qui a figure, frontière et contour. Nous stoppons son élan et la fluidité de son élan pour qu'il acquière comme nous cette
efficace du regard, où la force maintenue de l'élan est appliquée au seules fins de susciter une présence qui soit
figure, tronquée mais définie et soustraite au vertige.
Nous voulons qu'il ait comme nous ce recul et cette halte, cette distance qui définit, sépare avec soin le fini de sa confuse infinité. L'enfant s'y soumet, acquérant peu à peu ce sérieux du regard
à l'encontre de ce qui eût été la pleine vue de la créature, libre et sans contrainte, et s'y tient, accédant au monde à mesure de ce mouvement contraire, inversé, rentré. Ce sont les pièges qui
cernent la libre issue.
Vivre, c'est garder précieusement le sens du "et pourtant" ou du "malgré". Le monde est monde de finitude, et pourtant nous pouvons (devons) retrouver l'Ouvert et nous élever à l'infini. Malgré les
pièges qui cernent la libre issue, la créature peut retrouver le chemin d'en-haut et de la lumière infinie (là nous sommes au-delà de Rilke, qui conclut la Huitième Elégie de façon plus
pessimiste.)"
extrait de
Zeugma, mémoire biblique et déluges contemporain, Marc-Alain Ouaknin éditions du Seuil.
Premier livre,premier chapitre,deuxième cahier, Rimski-Korsakov, 3. zeugma et littérature
AL