"Passer un pont, traverser un fleuve, franchir une frontière, c'est quitter l'espace intime et familier où l'on est à sa place pour pénétrer dans un horizon différent, un espace étranger, inconnu,
où l'on risque, confronté à ce qui est autre, de se découvrir sans lieu propre, sans identité.
Polarité donc de l'espace humain fait d'un dedans et d'un dehors. Ce dedans rasurant, clôturé, stable, ce dehors inquiétant, ouvert, mobile, les grecs anciens les ont exprimés sous la forme d'un
couple de divinités unies et opposées : Hestia et Hermès.
Hestia est la déesse du foyer au coeur de la maison. Elle fait de l'espace domestique qu'elle enracine au plus profond d'un dedans, fixe, délimité, immobile, un centre qui confère au groupe
familial, en assurant son assise spatiale, permanence dans le temps, singularité à la surface du sol, sécurité face à l'extérieur. Autant Hstia est sédentaire, refermée sur
les humains et les richesses qu'elle abrite, autant Hermès est nomade, vagabond, toujours à courir le monde ; il passe sans arrêt d'un lieu à un autre, se riant des frontières, des
clôtures, des portes, qu'il franchit par jeu, à sa guise. Maître des échanges, des contacts, à l'affût des rencontres, il est le dieu des chemins où il guide le voyageur, le dieu aussi des
étendues sans routes, des terres en friche, où il mène les troupeaux, richesse mobile dont il a la charge, comme Hestia veille sur les trésors calfeutrés au secret des maisons.
Divinités qui s'opposent , certes, mais qui sont aussi indissociab les. Une composante d'Hestia appartient à Hermès, une part d'Hermès revient à Hestia. C'est sur l'autel de la
déesse, au foyer des demeures privées et des édifices publics, que sont, selon le rite, accueillis, nourris, hébergés les étrangers venus de loin, hôtes et ambassadeurs. Pour qu'il y ait
veritablement un dedans, encore faut-il qu'il s'ouvre sur le dehors pour le recevoir en son sein. Et chaque individu humain doit assurer sa part d'Hestia et sa part d'Hermès. Pour être soi, il faut
se projeter vers ce qui est étranger, se prolonger dans et par lui. Demeurer enclos dans son identité, c'est se perdre et cesser d'être. On se connaît , on se construit par le contact,
l'échange, le commerce avec l'autre.
Entre les rives du même et de l'autre, l'homme est un pont."
Jean-Pierre Vernant, La Traversée des frontières, éditions du Seuil, octobre 2004.
Ce texte, qui a été commandé pour le cinquantième anniversaire du Conseil de l'Europe, est inscrit parmi d'autres, sur une borne du Pont de l' Europe qui relie Strasbourg à Kehl.
C'est ce magnifique texte qui a donné pour moi l'impulsion de la résidence, la ligne directrice pour construire le projet, les différents ateliers.
En ce début d'année, il m'a semblé judicieux de l'écrire ici, tant je souhaite que 2008 soit placée pour nous toutes et tous sous
les yeux bienveillants de Hermès et Hestia !
AL